Bénin : échec de l’opposition, razzia du bloc présidentiel, quels enseignements tirés du scrutin du 11 janvier?

Pédro Mensanh-Gbewa
10 min
Urne de vote au Bénin@WANEP Bénin

Au Bénin, les résultats des élections législatives du 11 janvier 2026 sont connus. Au vu du verdict de la Cour constitutionnelle, l’Union Progressiste le Renouveau (UP-R) et le Bloc Républicain (BR), deux forces politiques soutenant les actions du gouvernement se partagent les 109 sièges que compte l’Assemblée nationale. Comme en 2019, le Bénin s’apprête à vivre pendant les 7 prochaines années, l’expérience d’une nouvelle législature sans opposition. Quelle implication politique à l’heure où le pays s’apprête à tourner la page du régime de Patrice Talon ?

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« Parlement monocolore » : une nouvelle expérience après 2019 !

​Il ressort des résultats définitifs des élections législatives de 2026 au Bénin que les partis de la majorité au pouvoir remportent tous les sièges de députés. « D’aucuns pensent à 2019, où on a parlé même de parlement monocolore. En tout cas, il n’y aura pas d’opposition au départ », déclare Joël Atayi Guèdègbé, expert en gouvernance sur Deutsche Welle Afrique.

Du côté des vainqueurs, le ton est à la fois triomphal et prudent. À l’UP-R, Gérard Gbenonchi, secrétaire général de l’Union Progressiste le Renouveau (UP-R) au micro de Bénin TV salue une victoire qu’il qualifie de confirmation politique. Le parti, selon lui, « a amplifié son hégémonie » et prouve qu’il demeure « la première force politique du Bénin ». Tout en se félicitant des 60 sièges obtenus, il insiste sur la responsabilité qui incombe désormais aux députés UP-R. Une responsabilité qui, rappelons-le consiste à voter des lois utiles au développement, contrôler l’action gouvernementale et représenter « l’ensemble des Béninois sans exclusion ».

Le discours que tient aujourd’hui le parti du baobab, ponctué d’appels répétés au dialogue et à l’unité nationale, vise clairement à désamorcer les critiques sur l’absence d’opposition parlementaire. La main tendue aux forces politiques éliminées apparaît autant comme une posture d’apaisement que comme une reconnaissance inexprimée du malaise démocratique que peut susciter une Assemblée entièrement acquise au pouvoir.

Même son cloche au Bloc Républicain, où l’on savoure une progression significative. 49 députés contre 28 en 2023. Pour Eugène Dossoumon, secrétaire administratif du parti du Cheval cabré, ce résultat consacre le BR comme un parti véritablement national, présent dans toutes les circonscriptions électorales. Il y voit un exemple palpable de l’aboutissement du système partisan voulu par les réformes politiques menées par Patrice Talon.

Les responsables des partis qui forme le bloc présidentiel actuel considèrent la coalition parlementaire BR – UP-R, signée plutôt, non seulement comme un choix tactique, mais aussi comme une nécessité structurelle du jeu politique béninois.

« L’absence de l’opposition au parlement n’honore pas notre pays » clame Guy Mitokpè

Dans le camp des perdants, l’amertume muette chez certains mais vive chez d’autres. Guy Mitokpo, secrétaire national à la communication du parti Les Démocrates, parle d’un parti « complètement fragilisé » avant même le scrutin. Il évoque sur la chaîne en ligne Le regard africain des confiscations d’avoirs et des obstacles administratifs. S’il revendique le franchissement symbolique de la barre des 10 %, il estime que « l’exclusion » de son parti du Parlement « n’honore pas le pays ».

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Nadin Tayéwo Kokodé, adjoint à la direction nationale de campagne du parti LD abonde dans le même sens. « Nous ne menons pas un combat de personnes, mais contre un système qui met notre démocratie à mal. Le multipartisme est mis à genoux et on se demande jusqu’où cela pourrait nous conduire » a-t-il réagit sur Deutsche Welle Afrique.

Ces discours de dénonciation des conditions du jeu politique, largement partagés dans l’opinion, ne suffisent toutefois pas à expliquer l’ampleur de la défaite. Plusieurs analystes soulignent les failles internes du parti Les Démocrates. Sur l’émission Focus de la télévision nationale, mardi 20 janvier, Eugène Allossoukpo, analyste politique et expert parlementaire note ainsi que le parti LD a été surpris par un score inférieur aux attentes, y compris dans ses fiefs supposés. L’argument du « parti du peuple n’a pas suffi à mobiliser », a-t-il déclaré.

Selon lui, « les récriminations contre le pouvoir en place sont la chose la mieux partagée, mais elles n’ont pas déterminé les citoyens à aller voter pour le parti LD ». Autrement dit, la contestation sociale ne se transforme pas mécaniquement en vote d’opposition.

Sur le même plateau (Bénin TV) Jules Léandre Kiti, chroniqueur politique va plus loin et parle d’un « désastre organisationnel interne que le parti a dû longuement expliquer à ses propres militants pendant la campagne ». Résultat au soir du dimanche 11 janvier dernier, un crédit de confiance sérieusement réduit qui s’est fait remarquer. Le parti LD, dit-il, « s’est jeté de pieds joints dans un piège qu’il s’est tendu lui-même ».

Mais pour certains militants de ce regroupement politique, la bataille politique, est loin d’être terminée. « On a perdu le combat, on n’a pas perdu la guerre. La lutte ne peut que continuer », assure Nadin Tayéwo Kokodé.

Faible taux de participation : pourquoi 63,26 % des électeurs n’ont pas voté ?

Selon les résultats définitifs, le taux de participation s’élève à 36,74% contre 37% en 2023. Un faible taux difficile à expliquer et difficile à assumer par l’ensemble de la classe politique béninoise.

Réduire l’abstention observée lors de ces législatives à la seule responsabilité du parti Les Démocrates serait une lecture partielle de la situation. Certes, comme le soulignent Joël Atayi Guèdègbé et Jules Léandre Kiti, une frange importante de l’électorat traditionnel du LD a choisi de ne pas se déplacer. Ce qui pourrait traduire une sanction interne liée aux crises organisationnelles (révélées au grand jour à la faveur de la désignation du duo candidat du parti pour la présidentielle d’avril 2026), à la perte de confiance et aux attentes déçues.

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Mais l’abstention a des causes plus larges. Elle renvoie aussi à une fatigue électorale perceptible depuis plusieurs scrutins, à un sentiment d’avance jouée dans un contexte de domination du bloc présidentiel, ainsi qu’à une défiance persistante envers la capacité du Parlement à orienter véritablement les politiques gouvernementales.

À cela s’ajoutent des facteurs légaux. Le seuil de 20 % par circonscription, perçu par une partie de l’opinion comme excluant, la faiblesse de l’offre politique alternative crédible, mais aussi des considérations socio-économiques qui éloignent certains citoyens des urnes. Pour une partie des électeurs, l’abstention devient ainsi un mode d’expression politique à part entière.

Dans ce contexte, l’abstention de ces législatives apparaît comme un signal d’alerte adressé à l’ensemble de la classe politique, majorité comme opposition. Les acteurs politiques doivent donc prendre en compte sur la nécessité de retisser un lien de confiance avec les citoyens.

Le duel en sourdine au sein du bloc présidentiel !

Paradoxalement, l’absence de l’opposition au partage des sièges a renforcé la compétition interne entre l’UP-R et le BR. Les analystes politiques s’accordent à dire que cette configuration a avantagé le Bloc Républicain, plus offensif dans certaines circonscriptions, tandis que l’UP-R consolidait ses bastions.

Eugène Allossoukpo relève que l’UP-R est arrivé en tête dans 16 circonscriptions, contre 8 pour le BR. Jules Léandre Kiti parle d’une UP-R « qui grimpe dans l’arbre et doit désormais s’accrocher pour conserver sa position dominante », face à un BR qui ne cache pas son ambition de devenir la première force politique du pays.

Les deux partis ont néanmoins su tirer profit des règles imposé par le code électoral en vigueur, notamment du seuil de 20 %. Cela a imposé une plus grande rigueur dans le choix des candidats. Là où l’opposition a peiné à convaincre, la mouvance présidentielle a mobilisé ses « bonnes personnes ressources pour labourer le terrain », fait observer l’expert en gouvernance, Joël Atayi Guèdègbé.

Fin de cycle de gouvernance et reconfiguration à venir de la classe politique

Ces législatives s’inscrivent dans un contexte particulier : la fin du mandat de Patrice Talon en mai 2026. Pour Eugène Allossoukpo, nous sommes clairement « en fin de cycle ». « Chaque parti cherche désormais à démontrer son utilité stratégique à celui ou celle qui succédera au chef de l’État », a-t-il affirmé.

Dans cette perspective, le raz-de-marée du bloc présidentiel n’est pas seulement un plébiscite, mais aussi une phase de repositionnement. Des formations comme Moele-Bénin sont déjà interpellées sur leur capacité à exister politiquement en dehors de figures individuelles ou de soutiens gouvernementaux.

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