Après une décennie d’absence, l’aide de l’État à la presse privée fera bientôt son retour au Bénin. L’annonce a été faite par le président de la Haute Autorité de l’Audiovisuel et de la Communication (HAAC), Édouard Loko, lors de la cérémonie de clôture de la deuxième session ordinaire de l’année 2024. Si cette nouvelle est accueillie avec soulagement par les professionnels des médias, elle suscite néanmoins des interrogations sur les modalités de sa mise en œuvre et l’impact réel sur le secteur.
Les débats s’intensifient dans le rang des professionnels des médias depuis l’annonce de l’aide de l’Etat à la presse privée par Edouard Loko. En effet, lors de son discours prononcé le jeudi 30 janvier 2025, à l’issue de la cérémonie de clôture de la deuxième session ordinaire de l’année 2024, le président de la HAAC, a insisté sur la nécessité pour l’État, de jouer pleinement son rôle dans le soutien aux médias privés : « Nous travaillons et nous continuerons à travailler, à faire de la HAAC une institution sérieuse et crédible, afin d’obliger les pouvoirs publics à honorer leurs engagements envers la presse privée. On nous doit déjà près de neuf ans d’aide, c’est une somme considérable. Nous en avons besoin et nous ferons en sorte que cela change désormais. », a-t-il martelé.
Cette déclaration a suscité des réactions dans le monde médiatique. « Je considère cette annonce comme un signe du retour progressif de l’État aux côtés de la presse privée, un engagement que Édouard Loko avait déjà évoqué. Personnellement, je salue cette initiative et la perçois comme le retour d’une mère absente depuis des heures pour allaiter son enfant. Imaginez la joie de cet enfant : c’est ainsi que les entreprises de presse privées accueillent cette aide, après des années de difficultés économiques », a déclaré le Journaliste Modeste Daboua, Promoteur de média et collaborateur de la presse privée TVC.
« Depuis plusieurs années, les médias privés au Bénin traversent une crise silencieuse. Sans soutien de l’État ni des partenaires, les conditions de travail sont devenues extrêmement précaires. Tout est figé, tout est difficile. Cette aide arrive donc à un moment où elle est plus que nécessaire, notamment en cette période électorale où les médias ont besoin de ressources pour assurer une couverture efficace des scrutins », a-t-il fait savoir.
« La presse privée a de beaux jours devant elle »
Pour Pierre-Claver Adjagnon, Journaliste-Correspondant de CAPP FM et Président du Réseau des Professionnels des Médias du Plateau ( RPMP), cette annonce est une bonne nouvelle. « Maintenant que l’aide de l’Etat à la presse privée va redevenir une réalité, je voudrais espérer que les choses se passent véritablement dans les règles de l’art. Je voudrais dors et déjà saluer l’engagement de la nouvelle mandature de la HAAC à travailler pour que nous ayons de véritables entreprises de Presse au Bénin. Pour avoir fait plus d’une vingtaine d’années à la radio, je sais que l’aide de l’Etat à la presse privée jouait un rôle éminemment important. D’abord, elle permettait aux patrons de presse d’acquérir des matériels de travail et aidait aussi pour d’autres charges. Je voudrais souhaiter que cette aide qui va reprendre droit de cité puisse être envoyée aux entreprises qui sont les véritables bénéficiaires et que cela impacte positivement les professionnels des médias légalement reconnus« .
« La septième mandature de la HAAC s’est résolument engagée dans la dynamique de redorer le blason de la presse béninoise toute entière. Je crois dur comme fer que la presse privée a de beaux jours devant elle surtout avec les réformes qu’opère l’équipe du Président LOKO pour identifier ceux qui exercent le métier de journaliste afin qu’ils puissent véritablement vivre de leur métier », a ajouté l’ancien Journaliste à la rédaction française de Radio Adja-Ouèrè.
Pour sa part, Bonaventure Sêmèvo Agbon, Directeur de Publication de Bénin Intelligent, souligne l’importance de ce soutien étatique : « L’aide de l’État à la presse privée est un apport significatif à la viabilité des médias. Après près de neuf ans de suspension, cette annonce est forcément une bonne nouvelle. », a-t-il déclaré.
Quid de l’indépendance des médias ?
D’autres acteurs des médias se montrent plus prudents. Cochimau Houngbadji, journaliste Béninois et Rédacteur en chef du média ivoirien Afrique Sur 7, salue l’initiative mais appelle à la transparence : « Cette décision pourrait renforcer les capacités des médias et garantir un meilleur exercice du journalisme. Cependant, plusieurs questions demeurent : sous quelle forme cette aide sera-t-elle accordée ? Quels seront les critères d’attribution ? L’État continuera-t-il à verser des subventions directes aux médias, ou mettra-t-il en place des mécanismes plus structurels ? Il est important que la HAAC apporte des clarifications sur ces points. »
Interrogée, une consœur journaliste promotrice d’un média local qui a souhaité garder l’anonymat, va plus loin et soulève la question de l’indépendance des médias : « L’aide publique peut être un levier de renforcement du secteur, surtout dans un contexte économique difficile comme le nôtre. Mais il faut se demander si cette aide vise à garantir la viabilité des médias ou à les rendre dépendants du pouvoir en place à l’approche des élections générales de 2026. Sans transparence et critères clairs, cette initiative risque d’affaiblir davantage l’indépendance des journalistes. ». Elle propose d’autres formes de soutien, telles que des exonérations fiscales, un meilleur accès aux ressources publicitaires publiques ou des formations pour renforcer les compétences des professionnels du secteur.
« L’aide de l’État à la presse peut être un outil utile pour soutenir un journalisme de qualité et un paysage médiatique diversifié, mais elle doit être mise en œuvre de manière transparente, équitable et dans le respect de l’indépendance éditoriale des médias. Il est essentiel de trouver un équilibre entre le soutien nécessaire et la prévention de toute forme de contrôle politique ou de distorsion du marché », a déclaré pour sa part, le journaliste Modeste Dossou. « L’aide publique peut potentiellement être utilisée comme un outil de pression ou de censure, menaçant l’indépendance éditoriale des médias. Aussi, une aide excessive ou mal ciblée peut créer une concurrence déloyale et entraver le développement de modèles économiques viables pour les médias », a-t-il ajouté.
A sa suite, Modeste Daboua a appelé les bénéficiaires de cette aide à la responsabilité. « Il est important de l’utiliser à bon escient et de préserver notre ligne éditoriale. L’impartialité et l’équilibre doivent rester au cœur du traitement de l’information. Cette aide ne doit pas être perçue comme un moyen de pression ou un « achat de conscience », mais plutôt comme un appui légitime aux médias privés, qui doivent continuer à jouer leur rôle d’informateurs objectifs et indépendants », a-t-il rappelé avant d’ajouter qu’à l’approche des élections, « le professionnalisme doit être notre boussole. Informer, ce n’est pas communiquer. Il s’agit de transmettre des faits, en toute objectivité, sans prendre parti », a-t-il insisté.
Qu’en est-il des journalistes ?
Pour renchérir, le Rédacteur en chef du média HC2TV, Josué Kpogla, estime que « le retour de l’aide de l’État à la presse privée est une annonce qui, en principe, devrait réjouir tous les acteurs du secteur. Cependant, une problématique demeure : si cette aide est attribuée aux organes de presse, qu’en est-il de l’amélioration des conditions de travail des journalistes ?
« Dans plusieurs entreprises de presse, les professionnels des médias exercent dans des conditions précaires, tandis que la gestion de ces fonds par certains responsables de médias manque parfois de transparence. »
Josué Kpogla
Pour lui, si l’État veut véritablement soutenir la presse, il est impératif de repenser les mécanismes d’attribution de cette aide. « ll serait pertinent de mettre en place un dispositif permettant d’orienter une partie des fonds directement vers le développement des ressources humaines au sein des médias. Une presse dynamique repose avant tout sur des journalistes motivés et justement rémunérés », a-t-il poursuivi. « Il est impératif de veiller à ce que cette aide ne profite pas uniquement aux propriétaires de médias, tandis que ceux qui produisent l’information, parfois au péril de leur vie, continuent de faire face à la précarité. La HAAC et les pouvoirs publics doivent s’assurer que ces fonds contribuent réellement au développement du secteur et à l’amélioration des conditions de travail des professionnels des médias.« , a-t-il conclu.
Bondissant dans le même, le journaliste Modeste Dossou, affirme que « si l’aide revient, les faîtières doivent revoir alors la convention collective et donc le salaire minimum dans la profession. On ne peut pas payer 60 mille ou 70 mille à quelqu’un et lui demander d’être journaliste de qualité, c’est une utopie« .
« … Je propose que la HAAC mette en place un comité de suivi »
Par ailleurs, pour garantir une gestion transparente et équitable des fonds alloués, Modeste Daboua propose que la HAAC mette en place un comité de suivi. « Allouer des fonds est une chose, en assurer un suivi rigoureux en est une autre. Sans mécanisme de contrôle, il existe un risque que l’aide ne bénéficie pas pleinement aux médias et les journalistes qui en ont le plus besoin. C’est pourquoi je propose que la HAAC mette en place un comité de suivi chargé de veiller à la transparence et à la bonne utilisation de ces ressources », a-t-il souhaité.
Ce comité, à l’en croire, devra garantir une répartition équitable et s’assurer que les fonds servent réellement à renforcer les capacités des entreprises de presse, sans favoritisme ni détournement. « Une telle initiative permettrait de préserver l’intégrité de cette aide et d’en maximiser l’impact sur le secteur médiatique », a-t-il conclu.
Alors que les médias privés attendent avec impatience la concrétisation de cette aide, la HAAC est désormais attendue sur les précisions concernant les modalités de mise en œuvre. Une distribution transparente et équitable sera essentielle pour garantir que cette aide ne se transforme pas en un outil d’influence, mais contribue véritablement à la pérennisation et au professionnalisme de la presse privée béninoise.