En politique, certains disparaissent avec le pouvoir qui les a révélés. D’autres traversent les alternances sans jamais perdre leur influence. Au Bénin, Sacca Lafia appartient incontestablement à cette seconde catégorie. De Boni Yayi à Patrice Talon, et désormais sous Romuald Wadagni, son parcours ressemble à la carricature parfaite du sel capable de se fondre dans tout met sans jamais perdre son utilité en termes de goût.
Sacca Lafia en 2006, Sacca Lafia en 2016 et maintenant Sacca Lafia en 2026 ! Cela pourrait jeter un froid sur certains Béninois qui à tort ou à raison, s’interrogeraient sur la longévité politique de celui qu’il convient désormais d’appeler : “Monsieur le Sénateur”. Lorsque Boni Yayi dirigeait le Bénin, Sacca Lafia avait déjà lourdement pesé dans la balance politique. Ministre de l’Intérieur, ministre de la Santé, président de parti politique, il faisait partie des hommes de confiance du régime de l’homme au pseudo «Yinwè». Et mieux, son influence dépassait largement le cadre de ses portefeuilles ministériels.
Et en 2016, l’élection de Patrice Talon est venue bouleverser les équilibres politiques. Beaucoup de figures de l’ancien régime disparurent des radars institutionnels. D’autres rejoignirent l’opposition. Sacca Lafia, lui, emprunta une autre voie. En 2019, il prend la tête de la Commission électorale nationale autonome (Céna), l’institution en charge de l’organisation des élections au Bénin.
Le choix n’était pas anodin — les férus de la politique le confirmeraient sans doute. À ce poste, il a supervisé les élections législatives de 2019, les communales de 2020, la présidentielle de 2021 puis les législatives de 2023, toutes organisées dans le cadre des profondes réformes du système partisan engagées par Patrice Talon.
Son mandat quoique bien mouvementé en raison des élections législatives clivantes de 2019 notamment n’a jamais laissé indifférent. Pour les partisans du pouvoir de Patrice Talon à l’époque, il aura contribué à moderniser l’administration électorale et à professionnaliser l’organisation des scrutins. Mais pour un autre courant aujourd’hui dans une approche d’alliés, son nom restera associé aux élections les plus contestées de l’histoire récente du pays, marquées par l’absence ou la faible représentativité d’une partie de l’opposition.
Mais en politique, les perceptions importent parfois autant que les faits. Durant toutes ces années, Sacca Lafia s’est imposé comme un homme de dossiers, rarement dans la polémique, toujours mesuré dans ses prises de parole. Une posture qui contraste avec l’intensité des débats suscités par les processus électoraux qu’il supervisait.
L’entrée de Sacca Lafia au Sénat, la Cour des sages
Aujourd’hui, c’est une nouvell expérience qui attend Sacca Lafia. Avec son entrée au Sénat sous la présidence de Romuald Wadagni, Sacca Lafia signe un troisième acte dans une carrière déjà exceptionnelle. Trois présidents. Trois époques. Trois architectures du pouvoir.
Cependant, si cette nomination parait bien ordinaire, le passage d’une institution électorale à une institution politique qu’elle constitue soulève des interrogations. Les textes l’autorisent, certes. Mais le débat est ailleurs et semble bien poser une question de sens. En effet, i interroge la manière dont le Bénin conçoit l’expérience de l’État. Depuis une décennie, le pays privilégie de plus en plus les profils institutionnels expérimentés pour occuper les nouvelles fonctions créées par les réformes.
Le Sénat, voulu comme une chambre de réflexion et de stabilité, accueille ainsi plusieurs personnalités rompues à la fois aux rouages de l’administration et la pratique politique. Paul Hounkpè, Ousmane Batoko, Emmanuel Tiando, Pascal Irénée Koupaki nommées au titre des personnalités de haut rang désignées par le Président de la République et Sacca Lafia, pour sa part désigné par l’Assemblée nationale pour siéger au sein du Sénat devront animer pour la première fois dans l’histoire politique du Bénin cette institution.
À quoi doit-il sa longévité Sacca Lafia ? Est-ce le signe d’une compétence reconnue ou d’une élite politique qui renait à chaque fois telle l’histoire mythique du phénix ? Les avis divergent.
De Boni Yayi, dont il fut l’un des ministres influents, à Patrice Talon, qui lui confia l’organisation des élections, puis à Romuald Wadagni, sous lequel il rejoint le tout nouveau Sénat, Sacca Lafia continue d’écrire une trajectoire singulière. Reste désormais à savoir quel rôle jouera ce vétéran de la République dans une institution qui, elle aussi, doit encore trouver sa place dans le paysage politique béninois.
