Interview : « Le Bénin sera toujours la maison de retour », Christophe Chodaton dévoile les enjeux de la JISTNA 2026

Africaho
16 min

Chaque année et ceci depuis 2016, Ouidah s’affirme comme l’un des hauts lieux de la mémoire de l’esclavage en Afrique avec la célébration de la Journée internationale du souvenir de la traite négrière et de son abolition (JISTNA). À deux mois de l’édition 2026 prévue du 20 au 24 août, Christophe Chodaton, président du Comité de commémoration du 23 août (CCOM23), revient sur les ambitions de cette édition placée sous le signe du « Retour ». Mémoire de l’esclavage, transmission aux jeunes générations, tourisme mémoriel, reconnaissance des Afro-descendants et place du Bénin sur la scène internationale, etc. Entretien avec Africaho.

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Christophe Chodaton, Président du Comité d’organisation du 23 août (JISTNA)

Entretien : au cœur de l’édition 2026 de la JISTNA avec Christophe Chodaton

Africaho : Monsieur Chodaton, la JISTNA est célébrée chaque année à Ouidah depuis son institution par l’UNESCO. À cette date, quel bilan peut-on tirer des éditions précédentes, notamment celle de 2025 qui avait pour thème« Mémoire, résilience et avenir » ?

Christophe Chodaton : C’est sur une proposition du Bénin et d’Haïti, que la Conférence Générale de l’UNESCO a approuvé, lors de sa vingt-septième session en 1993, la mise en place du projet « Route des personnes mises en en esclavage » (Résolution 27 C/3.13). Le projet fut lancé officiellement en 1994 à Ouidah. L’une des actions concrètes de ce projet est d’avoir institué en 1998 la JOURNEE INTERNATIONALE DU SOUVENIR DE LA TRAITE NEGRIERE ET DE SON ABOLITION (JISTNA). Sa célébration est fixée au 23 Août de chaque année. Chaque état membre de l’UNESCO devait organiser ladite célébration et développer des programmes d’enseignement pour transmettre cette mémoire à la jeunesse partout dans le monde.

Si Haïti et le Sénégal ont célébré en 1999 la JISTNA, le Bénin et les autres Etats africains avaient ignoré cette importante manifestation.

C’est en 2014 que le Bénin a commémoré le « 23 Août » pour la première fois. Le Ministère de la Culture a été l’organisateur de JISTNA 2014 et 2015. Suite à la suspension de l’évènement, la société civile de Ouidah a créé en 2016 le Comité de Commémoration du 23 Août (CCOM23)  à Ouidah. La JISTNA est devenue annuelle et pérenne à partir de cette date.

Le CCOM23 a été le seul organisateur de 2016 jusqu’en 2022 inclue. En 2023, le gouvernement a inscrit la JISTNA dans l’agenda national pour la commémoration officielle du 23 Août. Le CCOM23 organise à cette occasion, les Side Events pendant 3 ou 4 jours.

Le bilan est l’évolution constante et progressive quantitativement et qualitativement. Avec un engouement certain des Afrodescendants de plus en plus nombreux aux célébrations. La JISTNA est désormais ancrée dans le paysage culturel et mémoriel au Bénin.

Depuis le lancement de cette commémoration à Ouidah, quelles sont les grandes évolutions que vous avez enregistrées dans la manière dont le Bénin célèbre cette journée en termes de participation, de portée internationale ou de contenu des activités ?

En 2014 et 2015, La JISTNA était réservée à quelques invités triés sur le volet soit une quarantaine de personnalités notamment des fonctionnaires, des chercheurs d’universités. La population n’y était pas conviée. Le CCOM23 l’a rendu populaire grâce à ses diverses manifestations libres et gratuites impliquant le grand public surtout la Jeunesse, les éducateurs des collèges et lycées, les étudiants. Nos communications à l’international, nos programmes de visite des sites historiques et touristiques de Ouidah et du Bénin, nos ateliers de lectures, nos conférences, nos projections de films ont attiré les Afrodescendants, la diaspora et la population béninoise.

Cette année, la JISTNA s’étend du 20 au 24 aout, soit cinq jours, contre une célébration plus condensée par le passé. Que peuton attendre de ce format élargi ?

Notre association mémorielle CCOM23 étend toujours sa programmation de JISTNA sur 4 ou 5 jours dont 1 jour (le 23 août) est réservé à la cérémonie officielle pour le Gouvernement depuis 2023. Je dois préciser ici que depuis 2023 où le Gouvernement organise la cérémonie officielle du 23 Août, le programme de cette journée est devenu dense et riche : marche mémorielle, dépôt de gerbes de fleurs, tables rondes, lâcher de colombe, Intermèdes artistiques et musicales, logistique de grande ampleur. En attendant de connaitre les activités du Gouvernement des 22 et 23 Août prochains (Conseil des ministres du 3 Juin 2026), deux nouveautés sont déjà prévues : l’Atelier de peinture du TISSU DES ANCÊTRES (projet haïtien) et le Festival International de Jazz de Ouidah (label de la Mairie). Nous donnerons une ampleur retentissante à la participation des Afrodescendants et Diaspora, à la Marche Mémorielle, au Carnaval à travers la ville.

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Le retour des Afrodescendants est au cœur de l’édition 2026 de la JISTNA. En quoi ce thème reflètetil les priorités actuelles du Bénin en matière de mémoire et de réconciliation historique ?

Dans le Compte rendu du conseil des ministres du 3 Juin 2026, le Gouvernement a indiqué « Le Retour » comme thème de la JISTNA en 2026. C’est le reflet des dispositions légales de l’Etat Béninois en faveur des Afrodescendants. Qu’il s’agisse de la reconnaissance de la nationalité béninoise, de la création d’un guichet unique ou de l’appel du Président Wadagni dans son discours d’investiture du 24 mai, le retour des Afrodescendants au Bénin est un vœu historique, porté par le Gouvernement depuis 2016.

La célébration de cette année porte selon vos propos des nouveautés comparativement à celle des années précédentes. Partagez avec nous, les principales activités programmées pour cette édition.

Outre, l’accueil des Invités Afrodescendants et Diasporas, la visite des sites historiques et touristiques de Ouidah et du Bénin, le Carnaval, la Marche mémorielle, l’édition 2026 marquera le lancement du projet haïtien « le Tissu des Ancêtres » de Connected Souls-Les Âmes Liées : des fragments de tissus indigo de Ouidah, peints par des artistes en herbe ou expérimentés de Ouidah, du Bénin, de l’Afrique, des Antilles, du Brésil, des Etats-Unis. Ces fragments décorés seront rassemblés et cousus pour devenir une grande toile murale destinée à un musée de Ouidah, par exemple le MIME (Musée International, pour la Mémoire de l’Esclavage). Un autre temps fort sera le festival International du Jazz de Ouidah avec la présence des partenaires de New Orléans jumelée à la ville de Ouidah.

Vous semblez bien affirmer que la diaspora afrodescendante est plus qu’au cœur de cette édition 2026. Comment le Bénin entendil renforcer ce lien mémoriel et identitaire avec cette dernière — parlant des Afrodescendants ?

Le CCOM23 a aussi comme objectif spécifique de faire de Ouidah, le creuset de réconciliation entre les communautés et peuples Béninois d’une part, entre le Bénin et sa Diaspora d’autre part et ensuite de panser et transcender les blessures et les séquelles laissées par la tragédie de la traite négrière et de l’esclavage pour se reconstruire ensemble. Le ressourcement de la Diapora aux côtés des Béninois donne une dimension fraternelle et spirituelle. Le lancement du projet „Tissu des Ancêtres“ (projet Haïtien) à Ouidah, pendant la JISTNA a pour ambition de créer un symbole vivant de reconnexion entre le Bénin, Haïti et les diasporas afro-descendantes à travers une œuvre collective fondée sur la mémoire, la transmission et la création contemporaine. Le Bénin jouera sa partition dans ce renforcement de lien mémoriel. Qu’il vous souvienne de cet extrait du discours d’investiture du Président Wadagni le 24 Mai 2026 : «…. A celles et ceux que l’histoire a éloignés de cette terre, il y a des siècles, fils et filles d’Afrique dispersés par la traite, je veux dire ceci : le Bénin sera toujours la maison de retour, notre porte sera toujours ouverte et notre mémoire fidèle. » (sic).

Le Bénin a fait du tourisme mémoriel un axe stratégique de développement depuis 2016 sous le magistère de l’ex président Patrice Talon. Comment la JISTNA s’inscritelle dans cette vision à plus long terme désormais avec le pouvoir Wadagni ?

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La tragédie de la traine négrière et de l’esclavage rassemble les Afrodescendants sur tous les continents. La sensibilisation et la conscientisation des peuples sont en marche. Les mouvements de lutte contre l’oubli et pour les réparations s’intensifient.

Le Monde compte 350 millions d’Afrodescendants que la célébration de la JISTNA ne laissera pas indifférent, s’ils en sont informés. Le Bénin tient en main une carte maitresse pour booster cet axe de développement qu’est le tourisme mémoriel. Le CCOM23 s’est inscrit dans cette dynamique depuis 2016 et entend continuer l’accompagnement auprès des collectivités locales et des autorités nationales.

Des avancées comme la loi sur la nationalité accordée aux Afrodescendants ont marqué les dernières années avec le portail My Afro Origins. Quelles sont les prochaines étapes envisagées pour consolider ce travail de réconciliation historique ?

Selon CCOM23, la prochaine étape devra être la reconnaissance de la traite négrière et de l’esclavage comme crime contre l’Humanité, par le Bénin. Après l’Union Africaine en Février 2025 et l’ONU en mars 2026, le Bénin pourrait emboiter le pas à ces institutions. Le CCOM23 a écrit à des députés des 8 éme et 9 éme législatures dans ce sens. Nous espérons être entendus par cette 10 ème législature en place depuis Janvier 2026.

Par la reconnaissance de la traite négrière et l’esclavage comme crime contre l’humanité, le Bénin redonnera de l’humanité et la dignité à toutes celles et tous ceux qui en étaient privés. Le Bénin rendra ainsi hommage à toutes les victimes de cette tragédie et luttera contre les formes modernes d’esclavage et du racisme dans un pacte national.

Célébration de l’édition 2025 de la JISTNA à Ouidah. @CC

Comment le Bénin envisagetil de transmettre cette mémoire aux jeunes générations pour que la JISTNA ne reste pas seulement un évènement commémoratif mais devienne un véritable outil d’éducation ?

Le CCOM23 s’est engagé dans cet objectif de transmission intergénérationnelle du devoir de mémoire. En témoignent nos ateliers de lectures dans les Ecoles Primaires, nos projections de films sur le thème de l’esclavage dans les collèges et lycées et nos visites des sites historiques organisées pour les Jeunes. A Pâques 2026, 40 Jeunes filles du Lycée des Jeunes Filles de Ouidah ont parcouru Ouidah avec une guide professionnelle. Ces initiatives de CCOM23 doivent être reprises dans d’autres villes et régions du Bénin.

D’autre part, le vote d’une loi reconnaissant la traite négrière et l’esclavage comme crime contre l’humanité aura un impact direct dans l’Education Nationale au Bénin.

Les programmes scolaires et universitaires et les programmes de recherche en histoire et en sciences humaines accorderont à la traite négrière et à l’esclavage la place conséquente qu’ils méritent pour que nos enfants comprennent bien ce qui s’est passé et les conséquences de la traite négrière sur l’évolution de l’Afrique.

Enfin, le Bénin devra œuvrer pour que la date du 23 Août soit une date de commémoration africaine. Les jeunes africains.e.s et Afrodescendant.e.s connaitront ainsi leur histoire, non pas à travers seulement les livres, mais aussi la vivre à travers de moments de communion à l’échelle de tout le continent africain.

À plus long terme, quelle place le Bénin souhaitet-il occuper sur la scène internationale en matière de mémoire de l’esclavage, et quels partenariats avec l’UNESCO, d’autres pays ou la diaspora sont envisagés pour y parvenir ?

En toute humilité, et en partenariat avec les autres pays africains, le Bénin devra occuper la première place africaine sur la scène internationale, où deux mots le caractérisent : VODUN et ESCLAVAGE. Vodun a ses Voduns Days. Le Bénin devra avoir ses MEMORY DAYS autour du 23 Août et aussi dans tous les pays d’Afrique, pour commémorer ensemble, le même jour, la JISTNA. Sinon, « Les âmes des millions de déportés africains ne nous laisseront pas tranquilles » (Président Olusegun Obasanjo à Cotonou.).

Merci à vous pour votre disponibilité

C’est moi !

Collecte : Paul Danongbe

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