Komi Koutché a livré dans un entretien exclusif accordé à Matin Libre, son analyse de la décennie écoulée sous la présidence de Patrice Talon. Un bilan nuancé, qui reconnaît certaines avancées mais aussi des doutes sur la réalité économique vécue par les Béninois.
Gouvernance Talon : Koutché salue les infrastructures mais doute des chiffres économiques
Des avancées indéniables, mais inégalement réparties. C’est le bilan que fait Komi Koutché de la gouvernance Talon au Bénin sur la période 2016 à 2026. Dans son entretien avec nos confrères de Matin Libre, l’ancien ministre des Finances a d’abord reconnu les progrès accomplis en termes d’infrastructures liées au cadre de vie. Il salue la modernisation fulgurante de Cotonou et le chantier de l’état civil, qu’il juge remarquable. « Le Bénin a progressé au point de permettre à ses citoyens d’obtenir leurs documents où qu’ils se trouvent dans des délais qui défient tout entendement », reconnaît-il.
Mais il regrette que cette dynamique ne se soit pas inscrite dans celle d’un aménagement plus équilibré du territoire national. L’ex argentier national note cependant un déséquilibre entre la croissance affichée et la pauvreté réelle. Et c’est précisément sur le terrain économique que le bât blesse. Sur les dix dernières années, les communications officielles ont affiché une croissance robuste, avec une moyenne au-dessus de 6% et des pics atteignant 7,5%. Une croissance présentée comme résiliente, y compris face au choc du COVID en 2020, avec un rebond de près de 90% l’année suivante.
Mais ces chiffres, confrontés à la réalité, interrogent. L’ancien ministre cite deux déclarations officielles qui contredisent ce tableau idyllique. D’abord, celle du président du Conseil économique et social, qui a récemment révélé que « 72,9% de la population active vit en situation de sous-emploi » et que « pour la grande majorité des ménages, un seul accident de santé, un sinistre, un seul choc économique suffit à effacer des années d’efforts ».
Ensuite, celle du président Wadagni lui-même, qui lors du lancement de son projet de société, a déclaré que « l’extrême pauvreté se trouve aux portes de Cotonou ». « Une croissance aussi robuste et résiliente ne devrait pas laisser subsister un tel niveau de pauvreté aux portes de Cotonou, qui a d’ailleurs été le réceptacle des investissements les plus structurants de ces dernières années », conclut Koutché, laissant la contradiction parler d’elle-même.
Le second quinquennat n’a pas tenu ses promesses selon Koutché
L’ancien ministre rappelle que le second mandat de Talon avait été présenté comme celui du « social », symbolisé par le slogan « du social guijoooo ». Ce positionnement supposait des choix budgétaires au bénéfice direct des populations. Or, si la croissance démographique est restée largement inférieure au taux de croissance économique sur la période, l’amélioration des conditions de vie attendue ne s’est manifestement pas traduite dans le quotidien des Béninois.
Koutché pointe également un problème structurel. Il s’agit de la disparition dès 2016 des sources indépendantes d’information et d’analyse. Patronat, Conseil des investisseurs privés, égreneurs, société civile — ces acteurs qui produisaient autrefois des analyses contradictoires enrichissant le débat public ont été progressivement réduits au silence. « L’existence de contradiction enrichirait les débats et limiterait le doute sur les données officielles », estime-t-il.
Sans ces contre-pouvoirs, difficile pour le citoyen ordinaire de se forger une opinion à partir de sources diverses. Et pour le prédécesseur de Romuald Wadagni aux finances et à l’économie, cette réalité suffit à expliquer pourquoi il ne peut « pas s’enthousiasmer pour des chiffres sur lesquels il se questionne lui-même ».
